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Boussole, Mathias Enard


Comme à la sortie d’une nuit de sommeil mi-agitée mi-rêvée, je n’y vois toujours pas clair, prise et surprise par la torpeur du réveil. Il me reste soixante pages à lire. Néanmoins, je suis certaine que mon impression ne changera pas sur l’unicité du roman Boussole.

Il faut être inspiré pour écrire sur Boussole, de Mathias Énard. Il faut être inspiré pour espérer soutirer l’essence de ce livre. Où m’a t-il prise et où m’a t-il emmenée ?

Au pays de : « La nuit descend sur Vienne et sur l’appartement où Franz Ritter, musicologue épris d’Orient, cherche en vain le sommeil, dérivant entre songes et souvenirs, mélancolie et fièvre, revisitant sa vie, ses emballements, ses rencontres et ses nombreux séjours loin de l’Autriche - Istanbul, Alep, Damas, Palmyre, Téhéran…-, mais aussi questionnant son amour impossible avec l’idéale et insaisissable Sarah, spécialiste de l’attraction fatale de ce Grand Est sur les aventuriers, les savants, les artistes, les voyageurs occidentaux. »

L’unicité

Il faut avoir du temps pour lire Boussole. Plus encore, il faut prendre son temps.

Il faut aimer les longues phrases, aimer voguer d’idée en idée, de point-virgule en point-virgule, d’époque en époque. Ne pas s’essouffler, garder la tête froide : voguer sur cette mer de lignes peut parfois faire un peu perdre de vue l’horizon. Il m’est arrivée, effectivement, de lire encore et encore le même passage, prise au piège par mon esprit vagabond. En lisant le dernier livre de Jean d’Ormesson, je me suis sentie exclue, « à la porte ». Mathias Énard, au contraire, semble nous autoriser à vagabonder. Chaque phrase nous y invite. Garder le cap est difficile, chaque mot est un voyage.

Le lecteur est son sac-à-dos, ses lunettes, son chapeau, le lecteur est trimbalé, brinquebalé dans les voyages de Franz Ritter, dans ses histoires, grandes ou petites. L’auteur, ici, ne nous demande pas notre avis, et c’est tant mieux, tout se fait naturellement. J’ai suivi ses pérégrinations réelles, celles de son esprit, aussi. J’ai voyagé dans son voyage, j’ai voyagé dans ses rêves.

Boussole m’a donné envie de m’arrêter après chaque paragraphe, le lire, le relire, et prendre des notes. Trop spécifique ? Trop historique ? J’ai eu envie d’y revenir, de faire des recherches pour mieux comprendre l’Histoire, pour comprendre encore mieux le personnage principal et son histoire dans l’Histoire, pour s’exalter avec lui sur telle symphonie, Beethoven, Schuman, tel poème, Fernando Pessoa, Alvaro de Campos, tel écrit, Nietzsche, Goethe, tous en lien, évidemment, avec L’Orient.

« L’autre en soi »

Prendre des notes, surtout pour se souvenir. Se souvenir des mots justes pour parler du lien entre Orient et Occident. Des mots qu’on entend rarement et qui pourtant, devraient résonner, encore aujourd’hui, surtout aujourd’hui. Des mots sur l’Homme, des mots sur l’Autre, des mots sur le voyageur, sur la honte, sur l’Islam… : « […] nous avions plus que jamais besoin de nous défaire de cette idée absurde de l’altérité absolue de l’Islam et d’admettre non seulement la terrifiante violence du colonialisme, mais aussi tout ce que l’Europe devait à l’Orient - l’impossibilité de les séparer l’un l’autre, la nécessité de changer de perspective. Il fallait trouver au-delà de la bête repentance des uns ou de la nostalgie coloniale des autres, une nouvelle vision qui inclue l’autre en soi. Des deux côtés ».

Pour lire Boussole, il faut avoir du temps. Mais il ne faut pas nécessairement tout connaître de l’Orient. Mathias Énard nous tend la main, conteur et pédagogue. Un peu comme s’il nous murmurait : Si tu ne sais pas, ce n’est pas grave, je te raconterai tout et tu comprendras. Et si j’en laisse de côté, tu choisiras, tu chercheras, ou tu resteras dans le flou. Mathias Énard nous laisse une liberté précieuse : le choix de lire son ouvrage comme un roman, comme un livre passeur d’histoires, ou comme un livre d’Histoire.

J’ai fais celui de suivre l’auteur dans ses voyages quitte à tout recommencer, pour mieux comprendre, parfois, pour mieux voir, parfois. Pour voyager encore.

La phrase : « […] toutes les douleurs s’effacent, la honte est un sentiment qui imagine l’autre en soi, qui prend en charge la vision d’autrui, un dédoublement […] »

Le tip : option dictionnaire conseillée.

L’itinéraire : Mathias Énard, Boussole. Éditions Actes Sud, 2015. 384p.

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