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Encore, Hakan Günday


​Au pays de : « Gazâ vit sur les bords de la mer Égée. Depuis ses neuf ans, il travaille avec son père, Ahad, passeur de clandestins. Ils entreposent leur marchandise humaine, des individus qui viennent parcourir des milliers de kilomètres, dans un dépôt. Un jour, Gazâ cause la mort d’un jeune Afghan. Dès lors, le garçon ne cesse de penser à lui […] ce qui ne l’empêche pas de devenir le tortionnaire des clandestins […]. Un soir, tout bascule, et c’est désormais à Gazâ de lutter pour sa survie. »

Encore fait sans aucun doute partie de ces livres que je peine à quitter, malgré les tremblements autant physiques que psychiques qu’il a créés en moi. Quels mots creux pourrais-je utiliser pour décrire la justesse et la splendeur du texte de Hakan Günday, porté en français par Jean Descat ? Je préfèrerais presque ne rien dire pour éviter de raconter la chute, et de souiller le chemin.

La submersion

J’entre dans Encore et pénètre dans un monde inconnu. Des voix, des dialogues, des vies et des morts, déjà. L’entrée en matière aurait pu être progressive ou rude, elle est inexistante. Je suis là, ils sont là. Peu importe, l’effort doit venir de moi.

Qui êtes-vous ? Que faites-vous ? Ma naïveté d’Occidentale s’éclate contre les parois d’un dépôt, fermé, hermétique, où hommes et femmes, jeunes et patriarches s’entassent. Leurs espoirs se mesurent à leur docilité. Leur incompréhension de la langue turque se mesure au seul mot qu’ils connaissent : daha. Encore. Encore de l’eau, encore du pain. Nous, rester encore ?

Je suis du mauvais côté de la barrière. Poreuse, elle confirme que tout est circonstance. Gazâ est jeune, tortionnaire. Inconscient ? Violent. Dominant. Brillant. Je suis submergée. Cela existe. Les passeurs existent. Les tortures de tout ordre existent. Ces groupes prêts à tout pour une vie meilleure existent. Leur calvaire existe. J’y suis. La barrière est aussi poreuse pour Gazâ que pour moi. Je n’y suis pas. Jamais je ne pourrais imaginer l’enfer des clandestins, la bassesse des passeurs, la cruauté des présents, des lâches, des profiteurs, de ceux qui n’ont le choix que d’être le maître pour ne pas être esclave. Et pourtant.

J’y suis. Mon instinct se déchaine pour enchainer cette peur, cette honte violente d’assister à l’indicible humanité, et cet intérêt grandissant pour un enfant innocent coupable, qui n’aura de cesse de tenter de dompter sa conscience, succombant à ses pulsions, cherchant à joindre et rejoindre la seule part d’humanité qui résonne encore en lui : le souvenir de cet Afghan tué par flemme.

L’immersion

Je me tenais à distance, comme l’on se penche vers le vide : courbant seulement la partie supérieure de mon corps pour entrapercevoir ce qui m’avalerait si seulement, mes pieds suivaient. Gazâ me force à m’approcher. De sa violence incontrôlée, presque incomprise de lui, il écrit. Il teste, recherche, réfléchit, reporte, rapporte. Quels sont les effets de la domination d’un groupe par un individu ? Quelle est la source du pouvoir ? Il est sociologue, anthropologue, politologue. Et, à mesure qu’Encore progresse, et que Hakan Günday tisse une histoire renversante, Gazâ chute. Il trébuche dans sa quête d’humanité, se relève tantôt asocial, tantôt apathique, tantôt sociopathe.

Encore est fascinant. Passionnant, captivant. D’une finesse de sens, d’une justesse de propos, il n’épargne personne. C’est un roman de solitude, sur la violence des foules, sur l’abandon des corps.

Que lirai-je après ?

Peut-on refermer Encore, et continuer, malgré tout, à lire ?

La phrase : « Les héros sont braves et stupides. Le peuple, lui, est craintif et rusé. Ils ne sont pas faits pour s’entendre. »

Le tip : Sachez ce qu’impavide signifie, il revient souvent dans le texte.

L’itinéraire : Hakan Günday, Encore, Éditions Le livre de Poche (Galaade Éditions, 2015, traduit du turc par Jean Descat). 480 pages.

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