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La ville en fuite, Jean-Chat Tekgyozyan


​Au pays de

« Gagik rencontre Grigor en ligne un soir d’été brûlant. Grig est homo, lui hétéro. Ils restent amis. Lors d’une pool party qui rassemble la fine fleur du gouvernement corrompu — dont le père de Gagik —, les jeunes hommes tombent sous le charme d’Edita : une étrangère qui fuit ses origines et parcourt leur pays à la recherche de la “porte du Paradis”. Le trio se lance alors dans un road trip qui le mènera jusqu’au lac Sevan sur fond d’alcool, de drogue et de musique trop forte. Mais alors qu’ils s’enlisent dans une course impossible à la recherche de leur identité, l’âme de leur ville, ivre de liberté après l’ère cauchemardesque du communisme, ne cesse de les rattraper ».

Désormais, oubliez tout cela. La 4e de couverture ne pourra rien pour vous. Plongez ou passez votre chemin. Inutile de chercher à attraper ce qui fuit. Le suivre des yeux tout au plus, mais rentrer dans son histoire pour capturer son essence ? Jamais.

L’audace

Jean-Chat Tekgyozyan mène par le bout des mots, l’angle des images et les traces indescriptibles d’odeurs imprégnées dans les pages qu’il est parfois difficile de tourner. Il serait sans doute plus aisé de revenir sur ses pas, voire de fermer ces pages qui n’ont ni début ni fin, ni queue ni tête, ni passé ni futur. Ces pages qui abritent même un narrateur à deux visages.

Deux visages, ceux de Grigor et Gagik, amis dans la vie, en ligne et en chair. Deux tonalités, deux versions pour une même histoire. Le road trip n’est qu’un prétexte, symbole de leur vie et de leur ville, qui fait des embardées et des sorties de route. Cette double voix, comme double narration, permet au roman de se construire tel un cercle : la première voix autorise à lire la seconde, la fin provoque le début qui permet à la fin d’exister.

L’histoire comme l’écriture est audacieuse. La ville en fuite n’est pas un livre, c’est le scénario d’un film. Il n’est possible que d’y assister, de laisser ses yeux se poser là où le temps et l’espace se laissent saisir. Car comment lire et comprendre cette frénésie d’une époque embuée, seulement appréhendable par ceux qui fuient, aussi.

La ville en fuite est un puzzle assemblé sur des trous, où même la lecture en creux ne permet pas tout. Tentez de comprendre un signe, un symbole. Trop tard, il s’enfuit déjà.

L’important

Peut-être n’ai-je rien compris, peut-être ai-je tout compris. Peut-être n’est-ce pas l’important.

L’important, c’est le poème revendicateur. L’important, ce sont les mots qui dénoncent la cruauté, l’injustice, la violence des rapports humains. C’est le cynisme, la fuite du soi quand même la ville se fuit, quand la bienveillance n’est plus qu’une possibilité ; le monstrueux, une réalité.

La ville en fuite est un portrait insaisissable, dont les rides sont des lignes, creusées par les larmes et les cris de sa jeunesse, impuissante.

La phrase : « Le couloir s’étire sans fin. Je fuis la guerre, les beaufs, le sang qui coule de mon nez. »

Le tip : Vous n’avez qu’une option, fuyez avec la ville, pour vous laisser porter.

L’itinéraire : Jean-Chat Tekgyozyan (traduit de l’arménien par Mariam Khatlamajyan), La ville en fuite, Belleville Éditions, 2018. 184 pages.

Le guide : Merci à Belleville Éditions de m'avoir permis de découvrir ce roman.

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