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Le Sillon, Valérie Manteau


« Les contes turcs commencent par la formule “il fut, il ne fut pas” ; ça donne une idée du bouillon d’insécurité dans lequel baignent les rêves dans ce pays. »

Le Sillon est un livre d’Histoire, un livre historique. Certains pourront le qualifier de roman, de récit, d’autres, comme son auteure, d’« autofiction documentaire », d’autres, d’essai, peut-être. Et alors même que le français nous offre la chance du nombre de qualificatifs, je préfère le plus large.

Livre d’Histoire, parce qu’il est à lire et à relire, parce que l’histoire s’apprend, s’apprivoise pour que la connaissance des mondes se transmette. Et parce que l’Histoire est cruciale pour oser espérer comprendre un peu mieux autrui. Valérie Manteau, dans son autofiction documentaire propose un témoignage. D’une époque, celle de 2013-2016, d’un lieu, Istanbul, et d’une atmosphère si particulière, celle qui suit des attentats, des assassinats ; celle qui abrite résignation et recherche de liberté. Le paradoxe turc.

Ce livre aux multiples facettes est d’abord le projet d’une journaliste. Elle part questionner un monde, le monde d’à côté, le monde d’après le pont. Après le Bosphore. Deux questions alors : pourquoi et comment. Pourquoi l’inquiétude, comment l’expérience ? Pourquoi l’expérience, comment l’inquiétude ?

L’inquiétude

« La différence entre l’Orient et l’Occident, écrit Hakan Günday, c’est la Turquie. Je ne sais pas si elle est le résultat de la soustraction, mais je sais que la distance qui les sépare est grande comme elle. »

Valérie Manteau, ou plutôt sa narratrice, questionne. Elle questionne pour sortir du cadre et s’inflige un exercice de style fort, beau, peu commun. Celui de s’avérer presque vaincue d’avance. Elle sait qu’elle comprendra peu. Entendra des sons, des mots, des querelles de traductions, des médias, des journalistes, des policiers, des avocats, des écrivains. Elle sait qu’elle entendra beaucoup et comprendra toujours peu, jamais assez. Parce que la vie est comme ça. Elle n’est qu’une histoire de traduction de l’un pour comprendre l’autre. Il s’agit de langue avant tout, et donc de culture. Et donc d’histoires, de vies, d’habitudes, de nostalgie d’un empire.

Un pas de côté pour comprendre l’inquiétude d’un peuple, divisé d’une seule voix et pourtant rassemblé par les paroles d’un hymne national, à l’appel d’un mot, le premier : korkma. N’aie pas peur.

Un pas en arrière, pour revenir aux origines des déchirements. Il y a de la violence, bien évidemment de la violence, puisque la narratrice retrace la ville de 2013 à 2016. Elle part sur les traces, entre autres, des raisons de l’assassinat de Hrant Dink en 2007, journaliste arménien. Enquête. En quête de tout. Qu’écrivait-il ? De quoi avait-il peur ? Pourquoi les autres sont-ils encore si inquiets ? Qui sont ces autres ? Quel est leur combat ?

En 262 pages, la narratrice tente d’approcher les pourquoi et les comment qui cristallisent la seule question dont l’empreinte demeure et résonne : comment vivre ensemble ? Comment trouver sa place dans un lieu qui ne sait plus tellement qui il est ? Comment se parler ?

L’expérience

« J’essaie d’être celle qui raconte l’histoire, sans prendre parti, mais dans son intégralité. Car si vous la racontez d’un seul point de vue, vous n’entendez plus l’autre et, plus grave, il ne vous entend plus. »

Alors, elle se confronte à la densité : à Istanbul. Et à la beauté brutale qui émane si souvent des mots des écrivain.e.s turc.ques.

Dans la violence des interrogations sur l’avenir, flottent toujours ce romantisme et cette mélancolie turque décalée. Ils naissent d’une vie hors du temps qu’on imagine aisément à Constantinople, Byzance… Une vie aussi magique que rude, où rien n’est donné, mais où sans rien, tout est pourtant là.

Istanbul, cette ville où chacun se trouve et se perd. Où, place Taksim, pont Galata le ventre du monde te crée et te broie, t’avale et te recrache, te fait renaître. Où les étrangers, comme les natifs, se déchirent le cœur à rester pour faire perdurer ces lieux cosmopolites dont seule la Turquie est faiseuse, mais qu’elle sait détruire aussi brutalement que l’âpreté d’un café turc sade peut rester dans la gorge. Où les étrangers comme les natifs se déchirent le cœur dans un long tiraillement : rester ici, rester libre, rester en vie, mais rester ici.

La phrase : « Une blague circule, racontant qu’un détenu a fait demander à la bibliothèque de la prison un roman d’Ahmet Altan, et que le gardien serait revenu bredouille en disant que le roman en question n’était pas disponible, mais qu’on pouvait s’adresser à l’auteur quelques cellules plus loin. »

L’itinéraire : Valérie Manteau, Le sillon, Éd. Le Tripode, 2018. 272 pages.

Encore un pas ? L’interview de Valérie Manteau (en français), The Conversation, 2 avril 2019.

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