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Apprendre à finir, Laurent Mauvignier




Au pays de : « Il avait dit : ici, je n’en peux plus. Avec toi je ne peux plus. Alors après son accident, les semaines dans la chambre blanche, son retour à la maison pour la convalescence, ça a été comme une nouvelle chance pour elle, pour eux. Elle a repris confiance et elle s’est dit, je serai celle qui donnera tout, des fleurs, mon temps, tout. Pour que tout puisse recommencer. »


Au début,


j’ai vu.


Ce stress, cette angoisse, ce malaise. Il est en moi. Première lecture. Je n’entre ni dans le rythme ni dans les mots. Et, malgré les louanges des journalistes qui figurent sur la 4e de couverture, je ne retrouve ni beauté ni psychologie ; mon cœur, lui, ne trouve pas non plus le tempo à la lecture de ce qui se cache derrière les non-dits d’un monologue malade. Si les silences peuvent parler, dans Apprendre à finir non seulement ils se taisent en ma présence, mais me font tourner la tête.


Je lis, je finis. Et seulement


j’ai cru.


À la promesse d’un titre. M’aurait-il encore menée en bateau ? Ai-je encore failli, impatiente de découvrir un voyage auquel je voulais croire ?


Aux détails. Aux zooms littéraires de Laurent Mauvignier. J’y ai cru, j’y étais. J’ai vu, j’ai cru à ces roulettes d’un brancard soulevées du sol pour ne pas qu’elles cognent la tranche des marches ; j’ai vu, en gros plan, les gestes d’une femme coupant les ongles de son mari alité, j’ai détaillé la broche papillon de la vieille Albertine ; j’ai assisté aux sourires gênés des enfants.


À cette femme trompée, méprisée, rabaissée, ignorée. J’y ai cru à cette femme qui veut croire qu’encore tout peut revenir. J’ai cru à cette femme qui veut tout promettre à son mari trompeur, persuadée que de la dépendance renait l’amour. J’ai aussi cru à ce mari prisonnier d’un lit, dont le seul espoir de sortir libre et vivant est de se battre en présence de l’ennemi. J’ai cru à ce mari, j’ai cru à cette femme. Pourtant, elle soliloque. Elle m’oppresse. Elle soliloque. Et m’achève. Elle soliloque. S’achève aussi.


J’ai appris à finir


ce livre. Parce que je n’avais pas cru à la puissance de cette eau qui se déverse, si rapide, incontrôlée. Échappée d’un barrage. J’ai vu l’eau. Si rapide qu’aucun mouvement ne semble s’en dégager. J’ai cru pouvoir nager. J’ai lutté un peu. J’ai vu, j’ai cru, ; ai-je cru voir ? cru croire ? Rejetée sur le rivage, j’ai compris. Pour achever Apprendre à finir, il faut paradoxalement ne pas vouloir prendre son temps, il faut l’avaler d’une traite pour finir au plus vite, ne pas attendre, justement, aller encore plus vite, au rythme du flot des mots dans une tête cassée par le désespoir de l’espoir et la violence d’une vérité.


J’ai compris, surtout, qu’à cette première — peut-être unique — lecture, sans préparation, sans appréhension du contenu, je n’avais pas pu accueillir Apprendre à finir à sa juste valeur. Que je l’avais mal reçu. Et que c’était ainsi. Que le titre m’avait induit en erreur, que j’avais voulu croire en un voyage qui n’existe que dans ma tête. Il n’a pas eu lieu. C’est ainsi.

La phrase : « Alors ce serait jusqu’au bout l’espoir de vaincre tout ça, de revenir de tout ce qu’on avait connu et vécu de douleurs, et s’il avait su, lui, Philippe, aussi, ce que moi je croyais, je savais qu’il était revenu et que même si c’était comme ça, même s’il voulait un jour repartir, ce moment-là, il était à nous, à moi. Et personne ne prendrait ce que je croyais être un dû. Personne n’irait louper pour moi les chances que j’avais de le voir ici, lui, de m’occuper de lui. »


Le tip : Plongez rapidement, ou longez la côte et passez votre chemin.


L’itinéraire : Laurent Mauvignier, Apprendre à finir, Les Éditions de Minuit, 2000. 128 pages.



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