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Soufi, mon amour, Elif Shafak


Un stress mêlé d’excitation m’anime. Je viens de finir Soufi, mon amour, d’Elif Shafak. Il y a tellement à dire de ce roman aux multiples voi(x)es que j’ai peur d’en trahir l’essence, de n’en garder que des futilités. Ce serait là le moindre préjudice que je pourrais porter à ce merveilleux roman d’amour, qui, si loin de n’être que cela, représente peut-être tout autant le roman d’Amour dans son excellence, dans sa complétude et dans son absolu.

Au pays de : « Après quarante ans d’une vie confortable, Ella n’imaginait pas un jour changer sa destinée. Engagée comme lectrice, elle découvre un manuscrit retraçant la rencontre au XIIe siècle du poète Rûmi avec le plus célèbre derviche du monde musulman. C’est la révélation. Transcendée par cette histoire, elle s’initie au soufisme et à la splendeur de l’amour… ».

Ce livre est une mise en abyme : nous rencontrons Ella et découvrons sa vie autour de la lecture du roman « Doux Blasphème ». Nous lisons, en parallèle, le fameux manuscrit qui lui a été donné à lire. Deux époques et de multiples histoires sont alors enchevêtrées sans autre distinction que les dates, comme pour nous rappeler que, malgré l’universalité de ce qui nous est conté, huit siècles nous séparent.

J’en ai corné des pages.

L’attraction

« Y a-t-il un moyen de comprendre ce que signifie l’amour sans d’abord devenir celui qui aime? »

Etonnamment, le résumé est à l’image du roman. C’est assez rare, mais pour une étrange raison, il y a tout, dans ces trois phrases. Ce que j’ai aimé, ce que j’aurais enlevé. Le normal et la puissance. Le 21è siècle et le 13e siècle. La vie quotidienne et les rencontres qui révèlent les êtres humains. L’amour et l’Amour. Les paradoxes de ma lecture.

J’ai d’abord été surprise par les premières pages. L’histoire d’une mère de famille malheureuse. Une histoire trop souvent racontée, ici, sans grand intérêt. En revanche, à la lecture des premiers mots du fameux manuscrit, ma rencontre avec ce derviche errant est fulgurante. Spirituelle, nécessairement. Je rencontre le soufisme, cette part de l’islam assez méconnue - de moi, au moins. J’en découvre les quarante règles, faites d’ouverture et de fraternité, de questionnements, de confiance et de patience.

Je conçois alors les passages sur Ella comme des interludes, des façons de faire durer l’histoire plus longtemps, des portes à franchir et des étapes à passer. Des respirations pour préparer la suite.

La réticence

« Le vrai défi, c’est d’aimer le bien et le mal ensemble, non parce qu’on a besoin de prendre le rugueux avec le doux, mais parce qu’il nous faut aller au-delà de ce genre de description et accepter l’amour dans sa totalité. »

Cette histoire est aussi la quête puis la rencontre d’un derviche et de son « compagnon ».

Le compagnon est ici ni un maître ni un disciple. Ni un amoureux, ni un ami. Peut-être les deux ? Le compagnon est bien plus, il est celui qui aidera l’autre à se révéler à lui et au monde. Celui qui transforme. Celui qui aime absolument, qui guide, qui apprend et désapprend.

Que c’est beau. Si beau que cela m’a mise mal à l’aise. On assiste à une vraie transformation. Celui de Rûmi, érudit prédicateur, en poète, transformé par l’amour d’un derviche errant.

Mais une rencontre aussi pure, un amour aussi complet peuvent-il vraiment exister ? Ne peuvent-ils vraiment être animés que par la pureté ?

A force d’écrire et de lire le mot « amour », je le sens comme galvaudé. J’ai l’impression de n’avoir compris qu’un quart de ce que ce mot représente. Je n’envisageais que la relativité de ce mot. Soufi, mon amour, m’ a fait entr’apercevoir son absolu.

Et l’absolu m’a fait peur. Dans ce qu’il peut avoir d’égoïste, dans l’aveuglement qu’il peut éventuellement engendrer, dans l’enfermement, dans la croyance et l’aliénation. Dans la soumission à l’autre. Parce qu’effectivement, cette rencontre, aussi spirituelle et poétique soit elle, est incomprise de tous, de la famille, des amis et de fidèles de Rûmi. Elle renvoie aux bas instincts et aux sentiments primaires, à la jalousie et à la possessivité.

La peur m’a renvoyée à mes bas instincts. A mes sentiments primaires. J’ai littéralement rêvé de ce livre. Je me suis reconnue dans un des personnages. Celui qui ne comprend pas.

Ce livre m’a bousculée.

La confiance

« On n’a pas besoin de connaître pour aimer ».

Il m’a heurtée en ce que je devais être heurtée. Etait-ce le chemin obligé ? Faut-il voir et subir son propre ego pour comprendre l’intérêt du chemin à parcourir, sa profondeur, sa puissance ?

A l’image d’un cercle, tout se complète et s’équilibre dans Soufi, mon amour. Ce que je trouvais sans intérêt au début, en trouve un, plus tard. Ce qui me passionnait s’est trouvé entaché par le renvoi à mon propre ego, et tout trouve sa place à la fin.

Il y a tellement dans ce roman que j’ai l’impression de n’en avoir abordé qu’un cinquième.

Lisez-le.

La phrase : « Tout amour, toute amitié sincère est une histoire de transformation inattendue. Si nous sommes la même personne avant et après avoir aimé, cela signifie que nous n’avons pas suffisamment aimé ».

Le tip : La quarantième règle du soufisme est à la dernière page. Ne vous arrêtez pas avant.

L’itinéraire : Elif Shafak, Soufi, mon amour, Editions 10-18, 2010. 478p.

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