• Starting Books

Chanson Douce, Leïla Slimani


Jusqu’alors, je connaissais l’écriture de Leïla Slimani seulement grâce au recueil de certains de ses textes publiés dans Le Un Hebdo et paru sous le titre Le diable est dans les détails. Ces courts textes et nouvelles traduisaient un engagement politique fort. Le vocabulaire précis et sans concession de l’auteure n’avait d’égal que sa capacité à conter des histoires, à commencer un voyage pour en découvrir le sens et s’interroger.

Dans Chanson douce, qui empreinte avec succès les codes d’un roman à suspense, la fin du voyage est annoncée dès le début : deux enfants sont morts des mains de leur nourrice. C’est donc le voyage en lui-même et la recherche de sens, qui semblent être au cœur du roman.

Au pays de : « Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d’un cabinet d’avocats, le couple se met à la recherche d’une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l’affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu’au drame. »

La curiosité

Est-ce un roman policier ? Un drame ? Une dénonciation sociale ? Est-ce seulement l’histoire d’un fait divers américain ?

L’annonce brutale de la mort des enfants faite dès les premiers paragraphes a le mérite d’attiser une inextinguible curiosité. Inextinguible, c’est précisément le terme : aujourd’hui encore, ma curiosité n’a pas été entièrement assouvie. Des parts d’ombre demeurent et restent en moi comme une rengaine.

L’objectif du roman était-il d’apporter des réponses ? Je ne pense pas.

Leïla Slimani se glisse - et nous glisse avec elle - tour à tour dans la peau d’une nourrice, Louise, et de ses employeurs. Elle nous présente la pauvreté cachée, celle des petits appartements insalubres et des propriétaires abusifs, celle des locataires criblés de dettes, abandonnant peu à peu tout espoir de s’en sortir. En miroir, elle nous donne à voir l’accession à la richesse et au succès d’un couple de quarantenaires parisiens, leur vie à mille à l’heure. L’auteure nous fait entrer dans la tête de la nounou parfaite (obsessionnelle) et des gentils parents, de la mère surtout (pleine de bons sentiments), attentive à l’attitude à adopter envers son employée qui-fait-pourtant-partie-de-la-famille-maintenant. Est-ce cliché ? Parfois, oui. Est-ce réel ? Parfois, sûrement aussi.

Certains éléments de contexte décrits par l’auteur, notamment, la situation sociale et financière de Louise, la nounou, parce que peu explicités, semblent parfois peu plausibles ; l’écriture m’a quelquefois dérangée, pour autant la description psychologique et émotionnelle des personnages est épatante.

À l’attrait et l’envie suivent l’horreur et le dégoût progressif à l’égard de Louise. Au dégoût succède l’incompréhension.

L’ambiguité

Ambiguïté des relations, piège de la dépendance, tout semble là et pourtant, pourtant, je ne comprends toujours pas. Si je n’apprécie habituellement pas les « romans frustration », celui-ci me force à m’interroger encore et toujours sur la nature humaine. Il me force à comprendre que je ne comprendrai pas, que comme tout le monde, je peux passer à côté.

Car là est le piège : l’absence de clé précise de lecture. Leïla Slimani est factuelle, elle décrit et se fond dans les traits de ses personnages. Elle traduit les doutes de la mère, se transformant en obsession, puis en culpabilité envers une nourrice que tout le monde envie. L’auteure détaille les manies de Louise, sa dépendance à la famille qu’elle sert, son amour vache, son amour haine. Celui qui vous hisse et vous enfonce. Celui qui vous fait « croire que… », et involontairement, vous humilie, encore. Cet amour qui vous enivre et vous détruit.

Les seules clés de lecture sont d’ailleurs deux citations en exergue, l’une tirée d’une œuvre de Kipling, l’autre d’une œuvre de Dostoïevski. Elles concernent la pauvreté et ce fossé d’incompréhension entre employeurs riches et employés pauvres.

L’objectif de Leïla Slimani était-il de donner des réponses à un fait divers dramatique ? Non.

Le livre, sous ses atours de roman à suspense avait-il pour visée une dénonciation sociale ? Peut-être bien.

La phrase : « Elle doit admettre qu’elle ne sait plus aimer. Elle a épuisé tout ce que son coeur contenait de tendresse, ses mains n’ont plus rien à frôler. »

Le tip : Si vous avez de jeunes enfants et une nourrice, Chanson douce n’est sans doute pas une lecture indiquée !

L’itinéraire : Leïla Slimani, Chanson douce, Éd. Gallimard, 2016. 240 p.

#LeïlaSlimani #EdGallimard #Lafemme #Ledrame #Lafamille #Société #France #20esiècle2epartie

   Abonnez-vous pour recevoir chaque chronique dans votre boite email !